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Hommage à Gilles Deleuze


Copyright 2001 Maîtresse Francoise

Novembre 1995, Gilles Deleuze met fin à sa vie de souffrances. Ce jour là, la liberté se voile de noir. Et, j'ai l'impression que mon père vient de mourir une deuxième fois.
La parole de Deleuze résonne dans le Donjon d'où giclent les eaux de vie et les lumières bouillonnantes du théâtre.
Lorsque j'ai fouetté un homme pour la première fois, j'ai su que je calmais un manque profond en moi. Gilles Deleuze commence la Présentation en citant Dostoïevsky : " C'est trop idéaliste... et, de ce fait cruel. " Deleuze frappe directement au coeur du problème de ce manque.
" Si la femme bourreau dans le masochisme ne peut être sadique c'est précisément parce qu'elle est dans le masochisme (...) Elle appartient au masochisme. (...) Parce qu'elle a ce "sadisme" qu'on ne trouve jamais chez le sadique."1 Je me suis reconnue dans cette " femme-bourreau pur élément du masochisme" 1 et usant de techniques sadiques. " Echappant à son (mon) son propre masochisme en se (me) faisant masochisante."
Gilles Deleuze, La présentation de Sacher Masoch ed de Minuit Col Arguments
C'est pour en témoigner à Gilles Deleuze que je lui ai écrit. Parce qu'il me répondait et parce qu'il était malade, je n'osais plus lui écrire.
Le rapport du masochiste à la Mère devient plus clair pour moi, je comprends à travers Deleuze que pour le masochiste l'enveloppe foetale serait le lieu d'un paradis perdu. Et que, ligoté, le masochiste identifie cette situation au ventre maternel. Je déduis que la scatophilie, l'urolagnie et le face sitting émergent de cette même identification. Les boutiques spécialisées font fabriquer des ventres en latex. Les masochistes s'y enferment et flottent. En état d'apesanteur, ils accèdent à la toute puissance de l'enfant.

Reclus dans l'ombre du ventre de la Mère, dans l'enveloppe sale de la vie et de la mort Masoch séjournait dans l'oubli volontaire d'une société qui refuse à tout prix une " nécessaire faiblesse de l'Homme ". Cette société avait attribué à l'écrivain la crasse des entrailles de la femme. En " Lavant " Sacher Masoch de cette crasse Deleuze sait qu'il brandit l'épouvantail de Masoch, il fait revivre Lilith et les sorcières. Il réaffirme la femme moderne. Masoch est insupportable parce que, ce qu'il décrit existe réellement. Il est dans la transe mystique, mais aussi dans la vie de tous les jours. Les masochistes procèdent d'instinct, au retour vers les religions polythéistes de la nature : Dionysisme, Shivaisme.

En conviant Masoch sur les plus hautes cimes, en disant que " les amours de Masoch prennent leur source dans l'oeuvre d'art "...
"Les sens deviennent théoriciens" (...)"Un organe devient humain quand il prendpour objet l'oeuvre d'art" .... page 61 présentation de Sacher Masoch
Gilles Deleuze fait souffler un vent de liberté. La faiblesse qu'il concède à Masoch en lui rendant gloire, il l'autorise à tous. Gilles Deleuze veut en finir avec la culpabilité de l'homme.
L'homme masochiste est déchiré par la culpabilité. Cette culpabilité meurtrière est propre au visage mâle phallique occidental. Pour le philosophe il est aberrant que Dieu ait pris un visage humain et que ce visage soit l'objet qui devienne miroir et qui se miroite dans nos têtes d'occident. Ce visage là est fait pour nous enfermer dans une identité où nos désirs deviennent cadavériques à l'image du corps sur la croix. Ce visage n'autorise évidement pas d'état érotiques, d'états de fureur et de mystère orgiaque. Deleuze et Dionysos contre le Crucifié !
Donc, avec Gilles Deleuze, il faut déconstruire ce visage de mort pour faire jaillir en soi le devenir-animal, le devenir-enfant, le devenir femme et le devenir-végétal. Pour se fondre dans le " Chaosmos " Cf. MILLE PLATEAUX Gilles Deleuze Félix Guattari Editions de minuit
Et là, c'en est fini avec le jugement de Dieu.
Dans le miroir, objet primordial du Donjon : certains travestis masochistes caricaturent la femme jusqu'au ridicule, et d'autres veulent être belles et raffinées... J'ai été séduite et curieuse de comprendre leurs regards dans ces reflets .
S'adresse-ils à l'Homme ? " T'as voulu que je sois un mec ? Regarde ce que je fais de ton mec ! "
S'adressent-ils à la femme ? " Regarde ta gueule pauvre connasse ! A moi, tu vas faire croire que je te désire ? Eh, va donc, eh, vieille baudruche saucissonnée ! "
Lorsqu'ils vénèrent la femme ils ont gommé le sexe : " Vous êtes si belle ! Je vous respecte"!
Ils s'interpellent en silence, écoutent la dominatrice de plus loin, comme une voix qui s'éteint. Le temps s'arrête ! On est dans la transe ! On est dans "Le corps sans organe"4. L'Homme bascule dans le "devenir-femme". Le masochiste est seul. La dominatrice est incarnée en lui. Elle n'est plus que la voix de la Mère qui résonne dans ses chairs . Il est l'androgyne : " Il est plutôt comme le Dehors absolu, qui ne connaît plus les MOI, parce que l'intérieur et l'extérieur font partie de l'immanence où ils ont fondu." cf.MILLE PLATEAUX Gilles Deleuze Félix Guattari Editions de minuit

Texte relevé 3615 MISSM
" Vous savez, honorable Maître que vous dirigez tout. Mais que mon corps hélas ne réponds pas à tout. J'espere que vous accepterez de lire et d'écouter. Ne prenez surtout pas cela pour un programme enoncé par un masochisme directif ! Il s'agit tout simplement d'un vagabondage de mon esprit. Lorsque j'imagine que vous me priverez de sexe, connaissant vos attributs tout à fait convenables, mon ventre se met en érection. J'aime être bandée comme une sirène sans sexe dans une attente... attachée, obligée, vous ficelerez mes seins serrés ? Je jouis de les voir pincés et offert au ciel... Poussez moi aux limites de l'insupportable, J'ai tellement besoin de flotter... Je rêve encore de la lueur de la bougie que j'entr'apercevais l'autre jour à travers la cagoule.. J'aime vous subir dans cette attente qui n'en finit plus. Ne me faites pas trop vite l'amour, ne cédez pas ..."

Ce texte est écrit par une femme, mais son esprit est masculin. Ce texte contient des traits de caractères masochistes développés par Deleuze : "Elle forme son bourreau", vit "le suspens", "vit l'attente à l'état pur". Les supplices réclamés vont-ils selon Deleuze lui permettre d'expier, afin qu'elle s'autorise le plaisir défendu ? Elle arrive en haut du chemin de croix, elle s'abandonne au "devenir-femme", suppliciée et glorieuse, elle flirte avec la limite de la vie ! La mort ! La petite mort ! L'orgasme.

Elle dira : " J'exclue les aventures, où, le maître prend le SM pour caution, afin de reproduire un remake <faute de mieux> du temps passé. Temps, où la femme était esclave morale de l'Homme. Pourtant, lorsque je m'abandonne, je deviens femme fragile, livrée. Et là, tout ce qui me paraissait impossible, tout ce qui me paraissait humiliant. Me parait, bien au contraire, une démarche dans laquelle je sors grandie. Pendant nos jeux mon maître tient mon corps mort entre ses bras. Lui seul peut rattraper mon esprit qui vit au dessus de mon corps, dans un équilibre si fragile, que tout peut basculer. Il tient tout cela, parce qu'il est lui, un soldat digne de cette confiance. Il est le garant de ma vie. La séance finie, je n'admettrais jamais qu'il puisse se mêler de m'influencer sur le plan politique. Qu'il se permette d'oser regarder comment je gère mes affaires, Je reprends ma peau phallique ! Et je la reprends vraiment ! "

Le sadisme est une relation du pouvoir patriarcal dans le crime, mais aussi dans la vie de tous les jours. Gilles Deleuze nous explique comment le masochisme est une relation consentie, et comment le masochiste est libre. Il ajoute aux quatre caractères fondamentaux du masochisme assignés par Théodore Reik un cinquième : " Le contrat masochiste n'exprime pas seulement la nécessité du consentement de la victime, mais le don de persuasion, l'effort pédagogique et juridique par lequel la victime dresse son bourreau ". Là, Deleuze frappe d'absurdité toute censure et critique à l'égard du masochiste. "Gilles Deleuze, La présentation de Sacher Masoch ed de Minuit Col Arguments
Reste que de cette absurdité le critique peut se faire (comme on dit) une raison."
Jean Paulhan : La douteuse Justine
Le masochiste retient son souffle et il veut avoir peur, être en état de " suspens ". Il faut lui procurer cette peur théâtralisée et se nourrir non pas de sa douleur morale, comme le ferait un sadique, mais de son état d'abandon, et, de la transe dans laquelle on l'accompagne.
Au titre de dominatrice authentique. Je préfère celui de disciple de Gilles Deleuze. Car en allant chercher l'âme crasseuse de Masoch, il a récupéré la mienne. C'est Gilles Deleuze qui m'a fait comprendre, comment vivre ces rapports. Il a effacé certains doutes. Il m'a poussée vers plus de réflexion. Il m'a permis de me forger une éthique et de devenir indulgente envers les hommes. L'Homme fort que nous avait promis notre civilisation ne peut exister. Notre compagnon a bien des problèmes à rester sur son piédestal. Il faut jouer avec lui, avec, l'indulgence d'une mère face à un enfant blessé. Car l'Homme est blessé dans sa chair, et, il l'est profondément. Notre civilisation en voulant en faire un surhomme lui a imposé l'irréalisable et c'est pour cette raison que la femme a un devoir maternel envers lui. Et, le plus dupé des deux c'est bien lui. La femme est forte parce qu'on lui avait demandé d'être faible et esclave. Je compare la femme à un artiste qui aurait souffert des années avant de réussir amassant ainsi une grande richesse de persévérance et de travail. Le jour de l'avènement : l'artiste, la femme, brillent, éclatent, en raison de leur station prolongée et reposante dans l'ombre. Ils y ont acquis des forces lunaires. L'effet contraire se produit chez l'homme qui était à l'origine, comme la femme, tout simplement humain.

Reste que dans la présentation de Masoch, un passage devient caduque : " De Masoch (..) Il faut dire qu'on a jamais été aussi loin avec autant de décence "
C'est désormais faux Gilles Deleuze ! Vous avez été plus loin encore avec autant de décence et une grande humilité. Et, en disant que vous ne saviez rien avec autant de pudeur, vous rassurez tout ceux qui comme moi, savent, qu'ils ne savent rien.

Annick Foucault. Auteur de Françoise Maîtresse

Collection Digraphe - Mercure de France


1 Gilles Deleuze, La présentation de Sacher Masoch ed de Minuit Col Arguments
2 "Les sens deviennent théoriciens" (...)"Un organe devient humain quand il prendpour objet l'oeuvre d'art"
.... page 61 présentation de Sacher Masoch
3 Cf. MILLE PLATEAUX Gilles Deleuze Félix Guattari Editions de minuit
4 CF ANTI OEDIPE Gilles Deleuze Félix Guattari Editions de minuit
5 Cf. MILLE PLATEAUX Gilles Deleuze Félix Guattari Editions de minuit
6 Jean Paulhan : La douteuse Justine


Rencontre : Gilles Deleuze et le Donjon.

Etudier la Pensée c'est généralement se confiner dans l'espace de l'université. Le regard que j'ai eu sur la pensée de Gilles Deleuze se passe dans un lieu singulier et souterrain, qu'est le lieu délirant du donjon ! La rencontre au Donjon avec la pensée de Deleuze, c'est la rencontre de mes expériences charnelles et des expériences philosophiques de Gilles Deleuze qui ont donné lieu à un échange de correspondance, et c'est à ce moment là que j'ai senti un besoin violent d'écriture dont les reflets étaient à la fois les miroirs du Donjon et ceux de la pensée de Gilles Deleuze. Deux parcours dans des sphères différentes mais qui font écho dans la pensée sadomasochiste et la pensée philosophique. La rencontre de Gilles Deleuze avec Masoch n'était pas une pensée refermée sur elle-même et à l'intérieur de l'université, mais tout au contraire Gilles Deleuze n'a jamais cessé d'être un philosophe nomade en quête de territoires hors normes. Ces lieux là étaient les lieux de la pensée philosophique de Gilles Deleuze plongée au coeur de l'être vivant.

Vous et moi nous sommes tous masochistes dissimulés derrière un masque, un visage social. Tout le monde devrait devenir masochiste conscient. Ce qui bloque le devenir maso c'est le faux visage, c'est à dire le masque moral qui bloque et entrave la réalisation de ces pulsions. Après Deleuze nous réaffirmons que tout ce qui peut aider à déconstruire le visage mâle phallique occidental véhiculé par nos religions et nos idéologies doit être mis en œuvre dans nos esprits, dans nos chairs.

J'ai rencontré autour de moi la volonté féroce de me faire taire, (de m'anéantir)de me refuser. J'ai connu une meute sadisante dans mon voisinage, concierge et travail. J'ai été scandalisée par les livres à la mode de journaliste puritains. C'est ainsi que j'ai décidé d'ouvrir ma (voie) (voix).

Tout le monde peut devenir masochiste ludique, (masochiste moral c'est déjà fait), des lors que le masque est rejeté aux orties du puritanisme.

Le devenir-femme de Deleuze tient à son anarchie, le devenir-femme comme lutte incessante contre toutes les formes de pouvoir misogyne. Il ne suffit pas qu'une femme soit au pouvoir, mais IL FAUT qu'elle soit entraînée par ce devenir-femme, devenir-femme qui est avant tout libertaire. Et, qu'en aucun cas quel que soit le sexe, il ne sera question de lutte de pouvoir, mais au contraire de contre-pouvoir, comme lutte incessante contre les formes d'aliénation, de domination morale et politique.

Contrairement aux idées reçues le masochisme n'est pas du tout une aberration, le devenir-femme donne le moyen de laisser libre cours à nos pulsions. Lorsque je domine un homme masochiste, il est dans un état de transe, il va quitter la peau du patriarche pour une zone de confusion magnifique ou il accède au devenir-femme.

"Nous avons peur et horreur de la vérité".

Montherlant : La Reine morte

 

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